Parce que ses spectacles inventent des passerelles entre les langages, la compagnie Teatr Piba entame un travail de 3 ans avec l’agence brestoise d’Ifremer, l’institut scientifique français des océans. L’objectif est d’élaborer un spectacle autour de l’exploration des grands fonds marins et du dialogue entre artistes, scientifiques et… voisins.


Cirripède Vulcanolepas osheai © Bassin de Lau, C.R. Fisher, Penn State Uni

L’action se passe par trois mille mètres de fond, dans un biotope qui ne doit plus son origine à la lumière du soleil, mais à la chaleur centrale de la terre via des cheminées d’échappement déchargeant dans l’eau froide des vapeurs à près de 350 °c.
C’est avec l’énergie chimique tirée d’un inédit métabolisme du soufre ou de l’hydrogène que, sous 3 kilomètres d’eau, la vie étage autour de ces « fumeurs » toute une chaîne d’êtres étranges. À l’époque de leur découverte, en 1977, on pensait que la vie était impossible sans lumière. Grosse révision de copie !
Les grands fonds marins sont moins connus que l’espace dit-on. C’est un monde accessible aux robots et aux bathyscaphes, sorte de petits blindés. J’imagine assez bien l’intérêt d’un spectacle en binaural pour explorer cet inconnu. L’immersion est appropriée !

Quand nous avons commencé à discuter avec Thomas Cloarec, directeur artistique de Piba, je me suis vite demandé comment fonctionneraient ensemble l’écoute aérienne et la subaquatique. Comme tout le monde, j’ai gardé la tête sous l’eau dans la baignoire et j’ai nagé dans les piscines bruyantes, mais je n’ai jamais bien fait attention à ce que devenait la perception de l’espace.
Je sais que le son se déplace plus vite dans un milieu plus dense . Cinq fois plus vite dans l’eau que dans l’air, si bien que pour conserver nos indices de localisation habituels, notre tête devrait avoir sous l’eau un diamètre de quelque 75 cm… Le passage de la gauche à la droite prendrait 5 fois moins de temps et pour conserver une différence de temps d’arrivée de près d’une milliseconde entre les oreilles, il faudrait bien les éloigner l’une de l’autre.
C’était sans doute une réflexion un peu vaine puisque nous n’avons pas du tout l’occasion d’écouter sous l’eau en nous gonflant la tête. Mais c’était aussi histoire de mesurer l’étrangeté de mélanger le son déployé dans l’air et le son déployé dans l’eau avec, à l’écoute, une sensation d’espace intéressante pour la narration.
Après quelques tests en lavabo, je suis allé barboter dans l’eau tiède, en Crète sur le conseil de David Kleinmann. J’avais déjà utilisé un hydrophone pour le tournage de Moyak (le candidat est immergé dans les 1500 litres d’une cuve à cidre remplie d’eau froide), mais je n’avais pas essayé de couples. Je voulais donc voir comment 2 hydrophones pouvaient fournir une scène spatiale. Et puis le timbre des hydrophones, leur comportement dynamique, leur niveau de bruit posaient pas mal de question.
J’avais utilisé un DolphinEar pour la cuve à cidre, capteur qui ne m’avait pas emballé. J’utilisais cette fois des JrF dont le rapport qualité-prix est très recommandable. Mais au final, je me suis rendu compte que la sensation que mon esprit conserve d’une écoute sous marine est assez stéréotypée : une espèce de confinement, dans une dynamique amortie et une bande passante réduite. Étendre vers l’aigu ou le grave rapprochait la prise de son sous l’eau d’un son capté dans l’air. J’ai fait des prises de son simultanées, binaural dans l’air, couple d’hydrophones sous l’eau : le passage de l’une à l’autre ne me plonge pas forcément la tête sous l’eau. La différence de son est patente, mais la sensation reste ambiguë.

Fixés contre mes oreilles, les hydrophones sont capables de fournir une sensation d’espace binaural : je peux localiser le claquement de doigts que je déplace autour de ma tête sous l’eau. En fait, la taille des événements sonores influe beaucoup sur l’efficacité du couple d’hydrophones. Pour les petits objets sonores, le signal est vite décorrelé entre les deux capteurs. La propagation sonore sous l’eau est bien différente : les règles d’atténuation que nous connaissons pour l’air ne s’appliquent plus, elles non plus.
Du coup, c’est une matière sonore étrange. Mais pour celles et ceux qui ne plongent pas couramment, c’est de toute façon bien peu familier. J’en reviens à mon histoire de son stéréotypé : nous ne vivons pas dans l’eau, nous en avons une expérience limitée.
C’est un point à prendre en compte au moment de faire plonger l’auditeur : quels signaux lui paraîtront crédibles ? Comment lui faire changer de densité ?

En attendant d’embarquer, je prépare le matériel, j’affine. Prochaine étape à bord du Pourquoi Pas au printemps pour quelques jours de familiarisation sur un navire scientifique, puis cet été aux Açores sur un site de « fumeurs » et au Canada un peu plus tard dans un labo océanique sur l’île de Vancouver.

J’espère pouvoir faire descendre une tête dans le bathyscaphe. Le vœu est lancé !

Nous partons 8 jours sur le Pourquoi Pas ?, pour un trajet Les Açores Toulon.
Le matériel est prêt. À peu près 35 kilos, en quatre lots.

Un premier set binaural, avec une KU100, une bonnette intégrale, un PreB Feichter, un D50 Sony à entrée optique.
Un second avec un proto, à fixer quelque part, pour de l’enregistrement binaural continu. Plus un serre-tête en micros miniatures.
Le troisième set est composé des 2 hydrophones JRF, leurs transfos étanches, 40 mètres de câble, un PreB Feichter et un autre D50.
Le quatrième paquet, c’est l’informatique, les accessoires de fixation, les chargeurs, les casques, les ballons, les chaussures de sécu, etc.

J’imagine aller enregistrer l’eau au contact du navire. J’imagine que je vais enregistrer des tout petits espaces. Des espaces confinés, au milieu du désert. Et une poignée d’humains occupés à la sonde.

Je ne sais pas du tout à quoi ça va ressembler.

A suivre sur le journal de bord

Deuxième embarquement à bord du Pourquoi Pas ?, à poste pour sa campagne d’été à l’aplomb du site Lucky Strike, 1700 mètres de fond, quelque part à l’ouest des Açores.

8 jours en compagnie de biologistes et microbiologistes, chimistes, géologues, et l’équipage nécessaire à la marche du navire et à la mise en œuvre des engins de plongée.

Une sorte de parenthèse, d’île dynamique : depuis notre altitude, nous auscultons de gros fumeurs et comme nous n’avons pas le bras assez long, la technologie nous étire.

Lors du précédent embarquement, j’ai échantillonné à peu près tout le navire : moteurs, portes étanches, radios, cuisine, alarmes, puits, sondeurs, clapots, glouglous, ascenseur, vents.

Le cœur du bâtiment est omniprésent, les moteurs diesel qui produisent en permanence l’électricité nécessaire à tout, de la propulsion aux ordinateurs, de l’éclairage aux machines à laver. Nous étions en marche vers la terre.
Cette fois, le navire travaille et les quarts se succèdent au rythme des plongées du robot filoguidé qui nous approche du fond. Là encore, la voix humaine, le geste, les espaces acoustiques se glissent dans le continuum des grues, compresseurs, cabestans.

Mais pour moi, le véritable cœur de cette expérience s’entend dans les puits d’instrumentation, que m’a fait découvrir Thomas l’électronicien du bord, en mai. Des tubes de 10 mètres qui traversent la coque et nous connectent à l’océan, dont l’énormité respire ici au rythme de la houle.


Entre temps, le futur dispositif du spectacle s’est extirpé de nos discussions et je peux commencer à préciser le positionnement des mannequins — à la place du futur spectateur.

Une chose s’échappe toujours : l’intérieur de l’eau. Impossible de tremper les oreilles (Victor le robot est sourd) et le bruit des diesels règne sur les hydrophones plongés du bord. À 300 mètres du bateau, depuis le zodiac, la machine du Pourquoi Pas est encore l’ombre de notre île géostationnaire, une présence croissante à mesure que je laisse filer les 30 mètres de câbles des hydrophones.

La propagation du son dans l’eau est un mystère pour ma compétence d’écouteur aérien. Je ne suis pas seul ici à rêver d’écouter ce qui se passe au fond : comment respirent les fumeurs et comment s’ébruite la vie étrange qui les environne ?

C’est la question qui s’est glissée dans la valise pour le retour à la maison, en attendant la prochaine étape au Canada, en septembre.

Le carnet de bord de David Wahl est à suivre ici.