J’ai encore eu l’occasion d’entrer dans le paysage.
J’ai eu l’occasion de revenir au sonore pour dire quelque chose d’un territoire où l’image ne montre pas grand-chose.
Ingénieur du son et auteur, je suis allé enregistrer la trace d’un événement qui n’a désormais cours qu’en secret. Ce geste a pris six ans et il n’est pas terminé. C’est assez lent.


Il m’a fallu apprendre comment tenir debout dans des paysages où l’homme est un souvenir, quelquefois moins.
Le preneur de son n’est plus le témoin de phénomènes macroscopiques, mais celui de sa propre singularité, seul dans des kilomètres cubes de «silence». Il faut inventer un mot pour parler de notre disparition totale de la gamme de l’audible, à des endroits qui nous ont pourtant connus.
Je parle d’une sauvagerie récente. Celle-ci a vingt-neuf ans. De fait, ces sonographies sont de pures ambiances. Quantité de signaux y sont intelligibles, mais leur lecture a glissé. Quantité de choses se jouent, mais rien dont nous sommes acteurs. Nous avons cessé d’émettre.
Le cerveau du preneur de son sait très bien reconnaître qu’il est seul à fonctionner dans ce volume territorial intense.
Que fait-il là ? Est-il en danger ? A-t-il peur ? Et de quoi ? De son propre bruit ? De celui du compteur, seul et dernier artefact ?
Comment témoigner de cette expérience autrement qu’en transportant l’auditeur ? C’est-à-dire par le véhicule d’une transposition efficace ?
Il m’a fallu passer par bien d’autres captures (tourner en super8, faire patienter la lumière dans un sténopé, planter du film radiographique dentaire, écrire) pour en revenir à l’évidence de la prise de son binaurale.

Comment mieux transporter l’auditeur qu’en l’immergeant des dizaines de minutes dans ces paysages, dont le caractère banal n’en est pas moins brutal ?
C’est donc par le biais du mannequin – alter ego éteint – que la chose entre en moi, comme j’entre en elle. J’entre dans le paysage. Et ce n’est pas disparaître, mais se reconnaître, singulière petite bestiole consciente.