Pour le consortium BiLi, nous avons eu à réfléchir, avec Rozenn Nicol (Orange Labs) et Olivier Philippon (Radio France), aux conditions objectives de la diffusion binaurale. Quels paramètres techniques (mesurables) interviennent ? Quels sont les pré-requis ? Un bon casque pour le binaural, qu’est-ce que c’est ? Par exemple, est-ce que nos bons casques habituels conviennent ?


Le marché du casque et des écouteurs a explosé avec l’usage mobile. Des gars sérieux se coltinent la mesure de casques et d’écouteurs, destinés somme toute à diffuser de la musique, des podcasts, des livres audio, c’est-à-dire des œuvres mixées pour être diffusées par des enceintes acoustiques. Et il y a d’excellents casques pour ça. Le site InnerFidelity est une mine sans équivalent. Les constructeurs ne sont pas en reste et travaillent leurs casques pour qu’ils sonnent au mieux, là aussi en référence à l’écoute sur enceinte.

Mais un bon casque de ce type est-il automatiquement doué pour bien diffuser du binaural, cette fois une matière sonore expressément faite pour vivre dans un casque ? Nous allons passer en revue quelques critères que par expérience nous jugeons importants. En réalité, ces critères sont plus ou moins imbriqués : le son est forcément un peu meilleur quand le casque est bien confortable ! Il y aura peu de références à ce stade, marques ou modèles ; le travail opéré chez Feichter Audio pour OrangeLabs/BiLi fera en effet l’objet d’une publication exhaustive avant la fin de l’année.

1/ Espace

Du point de vue acoustique, l’expérience d’écoute binaurale est optimale dans les conditions de l’écoute naturelle (eh oui, c’est l’évidence !). Un bon casque « binaural » ne devrait donc pas gêner le fonctionnement normal de l’oreille. Il devrait diffuser le flux binaural sans interférer avec la façon dont l’oreille le reçoit. Ainsi, pour une même source sonore, il ne devrait pas y avoir de différence d’expérience entre celle de l’écoute naturelle et celle de l’écoute au casque (avec l’enregistrement binaural adéquat). On voit bien que la nature du flux binaural aura son importance dans cette équation.

Pour ce qui est de ne pas modifier la charge acoustique de l’oreille, les casques très ouverts doivent donner une idée de l’état de l’art. Et en effet, écouter un casque Stax donne un peu l’impression de sortir dehors sans pantalon : c’est on ne peut plus ouvert ! Sans parler des autres inconvénients d’écouter avec un casque électrostatique (amplification dédiée, fragilité, prix…). Nettement moins extrême, un HD600/650 externalise facilement les sources virtuelles, c’est vrai (pour prendre un exemple classique et encore abordable). En pratique pourtant, nous n’avons pas forcément besoin que le casque soit si ouvert.

En fait, à peu près tous les casques, ouverts, semi-ouverts et fermés, que j’ai eu l’occasion d’essayer avec du binaural natif étaient capable d’externaliser, c’est-à-dire de projeter le son à l’extérieur de soi. Le binaural natif s’avère robuste sur ce plan. Il suffit, en gros, que la stéréophonie soit suffisante. Les écouteurs déplorables de téléphone externalisent, les casques Bluetooth externalisent, les pires trucs fashion externalisent (et l’on sera d’autant plus satisfait qu’ils s’en sortent sur ce point).
La géométrie de la sphère reproduite est variable selon les modèles, c’est clair, avec des effets d’écrasement (la sphère s’ovalise), les sensations de distance sont plus ou moins nettes, les plans s’étagent plus ou moins facilement en profondeur, le déploiement binaural est plus ou moins fluide (avec son corollaire d’efforts supplémentaires chez l’auditeur). Mais globalement, force est de constater qu’à une ou deux exceptions près, n’importe quel casque peut susciter la sensation de base inhérente au binaural. De la même manière, l’externalisation est obtenue sans problème avec des écouteurs intra-auriculaires (alors même que l’oreille externe n’interagit pas avec le transducteur).

Il ne faut pas oublier qu’en attendant de pouvoir écouter du binaural de qualité avec ses propres HRTF, la reproduction est aujourd’hui toujours entachée d’une distorsion spatiale, dont l’amplitude, actuellement non prédictible, dépend du différentiel entre l’HRTF du flux binaural (modulée par le casque d’écoute) et l’HRTF de l’auditeur.

2/ Tonalité

— naturel —

Si quasiment tous les casques sont capables d’externaliser les sources, d’autres critères vont faire le tri. À commencer par la sensation du naturel des timbres. Et pour nous, c’est un critère principal.

Encore une fois, nous parlons de diffuser un type de son très apparenté à l’écoute naturelle. Même si les sources sont abstraites, voire inconnues de l’auditeur, la coloration induite par l’HRTF doit lui parvenir dans les meilleures conditions. S’il écoute une voix, avec des attributs de conditions acoustiques identifiables (une distance, un lieu, un mouvement), la couleur de cette voix doit lui paraître naturelle, c’est-à-dire à peu près conforme à ce qu’il entendrait en vrai : le grave est net, le médium ne domine pas, l’aigu n’est pas agressif. Parmi les casques testés pour BiLi, la moitié environ fournissent une couleur à peu près naturelle, c’est-à-dire utilisable sans correction. C’est un critère d’équilibre tonal, appréciable par n’importe qui. Des casques peu chers y satisfont, certains modèles haut-de-gamme, non.

— grave —

Dans le registre tonal, un autre critère compte la plupart du temps. C’est le comportement du casque dans l’infra-grave, ou, disons, en dessous de 100Hz. Dans la réalité, cette zone fréquentielle est écoutée par le corps : les longueurs d’onde sont importantes, l’énergie conséquente, le corps vibre. Cette transmission solidienne n’est pas mise en jeu dans l’écoute binaurale au casque, à moins de la compléter par un dispositif de diffusion spécialisé. Dans le spectacle l’Ile de T., un sub central (la jauge est circulaire) fournit une pression acoustique aérienne jusqu’à 100-120Hz ; la fréquence de coupure et le volume sont réglables pour s’adapter au lieu de diffusion et au casque. Mais l’usage du sub est un cas particulier. Un vibreur pourrait convenir également.

À défaut de ce renfort, nous avons besoin que le casque soit doué d’une certaine capacité à faire illusion : il doit laisser, à l’oreille, une sensation convaincante d’infra-grave et suppléer à l’absence de sollicitation solidienne. C’est un exercice un peu difficile pour les casques ouverts, et souvent leur principal défaut. Rares sont les casques ouverts qui ne montrent pas, à la mesure, une réponse atténuée dans le bas du spectre. À l’inverse, certains effets de mode peuvent produire des casques au son très gras avec lesquels le délicat petit piaf binaural devient un gros piou-piou pas crédible pour deux sous. Mais, tous types de casques confondus, parmi les modèles que nous avons testés, une bonne moitié fournit une sensation de grave exploitable.

3/ Confort, qualité, prix

Le confort est un critère essentiel : le casque doit se faire oublier. Qui plus est quand celle ou celui qui le porte n’est pas habitué. Pour les applications collectives, il faut choisir un modèle qui permettre à l’auditeur d’oublier, autant que possible, que le son provient d’un accessoire technique. Il ne faut pas que ça lui chauffe les oreilles, que ce soit lourd, trop serré. Il est difficile de parier sur un modèle supra-aural quand on choisit un casque pour un autre que soi (l’écouteur, assez petit, appuie sur les cartilages de l’oreille). Par ailleurs, il faudra peut-être garantir à l’auditeur que le casque est propre, donc nettoyable. Autre aspect pratique : il vaut mieux choisir un modèle à câble unique et vérifier que sa longueur convient à l’installation. Dans le même genre, il est bon de voir si le casque est réparable et si des pièces détachées sont disponibles. Etc, etc…

La qualité de construction du casque peut induire du bruit, au contact ou au mouvement, en fonction des matières utilisées et de la conception des articulations. Un casque fermé laisse malgré tout passer une partie de la réalité : un casque bas de gamme la filtre à travers du plastoc et ça s’entend. Encore une fois, ces artefacts ont une incidence sur la qualité d’immersion.
Pour les applications collectives, le casque ouvert présente un autre défaut (nous parlions plus haut de sa réponse dans le bas du spectre) : il donne la possibilité à l’auditeur de comparer en continu la réalité et l’expérience d’écoute médiatique. Même si la réalité perçue à travers le casque n’est pas corrélée à la pièce diffusée, le moindre objet sonore réel pourra servir de point de comparaison. La réalisation sonore va devoir lutter : elle doit être impeccable. N’importe quel auditeur est compétent dans ce domaine : il a des dizaines d’années d’expérience en écoute binaurale…

Pour l’usage professionnel, on doit pouvoir porter le casque pendant des heures (comme on travaille avec des enceintes toute une journée). C’est possible en termes de fatigue auditive parce que traiter du binaural natif est une tâche familière pour le cerveau. Mais le casque doit être à la hauteur et vraiment confortable. La vente en ligne et le délai légal de rétractation ont au moins l’avantage de laisser le temps d’un essai grandeur réelle, sur plusieurs jours, d’y revenir et de comparer différents modèles.
Si l’on travaille en équipe, comme on juge à partir des mêmes enceintes de référence, on écoutera la production binaurale avec le même casque. Quitte à vérifier le rendu sur différents modèles personnels ensuite.

Au vu de l’offre actuelle, 200 euros TTC suffisent (et probablement même 150) pour s’équiper d’un casque de travail, efficace et solide. C’est quand même à mettre en perspective avec le coût d’une paire d’enceintes de qualité équivalente dans un environnement convenablement traité. Au-delà de 300 euros, le prix n’est plus forcément proportionnel avec le son, pour les modèles que nous avons testés : on peut gagner en confort et en qualité de fabrication, mais ce n’est même pas obligatoire.
Quand nous avons constitué le parc de l’Agence du Verbe, j’étais celui qui ferait le chèque et je ne comptais pas mettre plus de 50 euros par casque. Nous avons testé une douzaine de modèles, mais aucun ne remplissait le cahier des charges à ce prix là. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’offre est énorme et nous avons surtout l’embarras du choix, c’est le cas de le dire ! Pire : si mon casque de travail, mon casque de référence ne coûte pas plus de 150 balles, je suis en mesure d’équiper l’auditoire avec le même modèle ! C’est le choix que nous avons fait et c’est bon.

Pour résumer mon casque binaural : 150-200 euros TTC, extra-confortable, assez isolant, tonalité naturelle avec une belle prise de son, et du 60Hz bien net. Un câble d’un seul côté, un pliage pratique, des pièces détachées et ça roule.

Si l’on se souvient qu’il est tout à fait possible de commencer à fabriquer du binaural de qualité avec ses propres oreilles équipées d’omnis miniatures, on peut dire que le monitoring ne sera pas un obstacle financier. On devrait voir fleurir quantité de productions dans les années à venir…