Préambule
Étude au long cours ici, à la fois laboratoire de production et travail de conservation d’un patrimoine immatériel.
Elle a pour objet la ligne ferroviaire Guingamp-Paimpol, en Côtes-d’Armor.



Tout débute en 2016, sans plan, autour d’un marqueur sonore immanquable : le klaxon d’un train, toujours entendu de loin, actionné sur cette ligne de 36 kilomètres chaque fois que des barrières automatiques ne protègent pas le franchissement d’une route mineure. Or, cette ligne, trop vieille, va fermer.
Au-delà de la disparition physique, une présence va s’éteindre, le paysage sonore va changer. La paysage tout court ?
Les travaux de démontage débutent à l’automne. Dans l’été, je commence à enregistrer le klaxon du train.
Motif
Je ne connais à peu près rien aux trains (à part comme voyageur).
La gare de Brelidy-Plouec, aujourd’hui bénéficiaire du Loto du Patrimoine de Stéphane Berne, est l’endroit où l’on emmène la petite de six ans conduire pour de faux le wagon rouge fatigué (une draisine), autrefois destiné à l’entretien et qui stationne sur une voie de garage.

Le klaxon du train, bien vivant lui, est une sorte de trompe de navire terrestre, dont la portée dépend de la météo. Il est le signal du monde extérieur qui parvient jusqu’à la maison, par-dessus les bois, au-delà du voir.
Pourquoi vouloir conserver cette présence ? Pas de commanditaire, pas de budget, pas de projet, a priori personne pour s’émouvoir de cette disparition, de ce changement dans le paysage (sonore). Il est même possible que des riverains se réjouissent de la fin du clac-clac lourd du train passant les joints de la vieille voie, litanie lourdingue. Alors pourquoi ?
Eh bien sans doute parce que c’est faisable : rien n’empêche d’aller poser un capteur au bord de la voie (le conducteur klaxonne davantage quand il voit mon attirail).
Et puis je veux bien prendre ce temps-là. J’enregistre bien des heures de vent coiffant les arbres, au vague motif que ces heures serviront bien, un jour, à quelque chose. En réalité, elles mettent du temps de côté, elles l’ôtent à la marche du monde.
Ensuite, parce qu’aucun autre signal ne se permet d’envoyer (comme ce klaxon) tant de pression sonore dans la campagne, au motif de la sécurité des usagers.
Quel aplomb dans la gueulante ! Quelle classe ! Il ne dit pas : “Pousse-toi !”, il dit : “Tu ne peux pas m’ignorer…”
Enfin, parce que la propagation de ces coups de corne est magnifique. Le conducteur dispose d’une certaine liberté de jeu : le klaxon module. Le son surfe dans les couches d’air, se réverbère, se répand, nage dans la campagne.
C’est un vrai sujet sonore.
Avant travaux
Juillet 2016. Quatre ou cinq fois par jour, la voie ferrée 486 000 connecte Paimpol et Guingamp, dans les deux sens. La ligne est vieille, elle gondole. L’autorail 554## y circule à petite vitesse sur certains tronçons. La ligne sera fermée en septembre. Elle sent passer ses derniers trains.
Entre Squiffliec et Pontrieux, on compte sept passage sans barrière. Un panneau prévient l’automobiliste du franchissement de la voie ferrée. Quand un train approche, c’est tout simple : il klaxonne. Pour les routes plus passantes, les barrières automatiques habituelles assurent le service.




Deux mois avant la fermeture de la ligne, je poste un mannequin aux abords de chaque croisée, à tour de rôle, à différents horaires. Le klaxon du train porte loin. Ça dépend du vent, de l’humidité. Ces jalons sonores marquent le quotidien des riverains.


L’état de la ligne a suscité bien des débats. Il était question de l’abandonner, elle sera finalement remise à neuf. C’est pour la reconstruire qu’elle sera fermée sept mois. La nouvelle voie sera plus confortable, plus rapide, moins bruyante.
Le bruit de la vielle ligne va disparaître. Épinglés sur la carte, les coups de klaxons et les passages lents de l’autorail subsistent en binaural.
Premier rendu
La carte ci-dessous est une première tentative de recollement : faire coïncider la trace temporelle (le temps du son) aujourd’hui éteinte (mais conservée dans l’enregistrement) et l’espace géographique dans lequel le klaxon de déployait (et se déploie donc toujours, dans l’espace binaural).
Un dispositif d’écoute géolocalisé permettrait facilement de rejouer ces enregistrements in situ, n’est-ce pas ?
Intermède
Là-dessus, petit épisode photographique autour de la gare de Plouec (Brelidy-Plouec dans la nomenclature officielle de la SNCF) à l’occasion des Journées du Patrimoine.
Fin 2019, la gare est inscrite sur la liste des bénéficiaires du Loto du Patrimoine. Pour préparer la publicité de l’événement, l’association qui supervise les travaux de rénovation de la gare, me demande quelques photos. Ce sera de l’infrarouge.




Après travaux
Juillet 2020. La ligne est rénovée depuis trois ans, fonctionne et le klaxon sonne encore.
J’enregistre la nouveauté aux mêmes endroits qu’en 2016, à la même époque de l’année.
Une autre carte, d’autres images (le train a changé lui aussi) rend compte des différences.
Ne sachant pas trop comment ce collectage va s’orienter, je pose désormais plusieurs systèmes simultanés, deux ou trois.
Car l’opération de collectage devrait sans doute rendre compte d’autres aspects (je commence à cogiter) :
- interviews de riverains
- multiplication des points de vue (pour mieux documenter)
- historique de la ligne
- événements (il y a des accidents à ces passages, qui justifient le klaxon)
- parallèle avec le Trieux, petit fleuve qui parcourt une partie du même trajet
- … ?
Autre représentation
Puisque plusieurs “points de vue” sont disponibles, dans l’idéal, il faudrait pouvoir déclencher une lecture synchrone des fichiers et passer de l’un à l’autre, pour comparer, comme on le fait dans une station de travail multipiste. Mais je ne connais pas d’équivalent pour la mise en ligne de fichiers audio.
Quelques captures d’écran sur Google Earth avec les points de vue des mannequins pour une poignée de postes d’écoute (ce sont les mêmes sons que dans la carte ci-dessus). Peut-être qu’une représentation de ce type est plus pratique ? Complémentaire ?
Ici, une voisine de la gare s’intéresse à mon manège et vient se renseigner. Je lui laisse une carte de visite pour qu’elle me contacte en vue d’une interview (j’attends qu’elle m’appelle).
Ici, un couple de riverains interrompt sa balade à vélo. Ils m’apprennent que le train a percuté une voiture en décembre 2000 et causé la mort de deux personnes sur ce passage.
Ici, la barrière ouest a un peu de jeu : elle tombe gentiment (comme quelqu’un qui piquerait du nez). Un moteur la rattrape, de quelques degrés, très régulièrement. Le mannequin LU est tout à côté.
Il faut que je me renseigne sur les accidents entre trains et voiture. Ça paraît tellement improbable de ne pas voir arriver le train ou de ne pas avoir le temps de franchir de tels petits passages…
Une amie me rapporte qu’elle a justement failli s’empaffer un train à un passage non protégé : elle discutait avec des copines dans la voiture. Elle a bien marqué le stop, mais n’a vu le train qu’à la seconde où elle décidait de franchir le passage.
Ici, le chien du voisin vient renifler ma présence matinale.
Je trouve quelques articles de presse sur les accidents de ces dernières années. J’apprends que les barrières des passages protégés sont conçus pour être facilement enfoncées : la voiture prise au piège doit foncer !
- un article de Transport Rail sur la ligne Guingamp-Paimpol
- et bien sûr les horaires
Intermède (bis)
Quelques images de repérages autour du Trieux, petit fleuve de quelques 70 km et dont le cours est parallèle à la voie ferrée sur une vingtaine de kilomètres.





Pour en savoir plus : Trieux
Échantillonnage
Poser sur une carte des épingles cliquables est sans doute un bon début : à tel point sur la carte, je déclenche la lecture d’un son capté à cet endroit sur le terrain.
La capture a eu lieu en été. Une deuxième épingle pourrait donner à comparer la façon dont le son se propage en hiver, c’est-à-dire dans d’autres conditions météo.
Ce matin (samedi), le klaxon entendu depuis la maison est particulièrement expressif. Est-ce imputable à l’humeur du conducteur ? Au week-end ?
Pour rendre compte de la variabilité complète du klaxon, il faudrait être exhaustif, capter chaque item, à tous les points du tronçon considéré (une quinzaine de kilomètres). Je ne dispose pas de la technologie nécessaire. Les mannequins et les enregistreurs sont trop fragiles pour être laissés à poste un an et trop couteux pour en disperser une trentaine. Sans parler de la question de l’énergie électrique. Un an est-il un cycle suffisant ? Quant à utiliser des solutions de moindre qualité audio (il en existe), je n’en ai pas envie pour le coup : c’est un autre métier.
Il serait possible de laisser un système à l’abri d’une maison riveraine de la voie (dans le grenier par exemple) et d’échantillonner sur un an un point de passage du train. Qui a envie d’héberger un mannequin à l’ouïe fine pendant un an ?
Les approches actuelles d’analyse de l’environnement sonore peuvent rendre anonyme l’évènement : l’information retenue ne permet pas de reproduire le signal. Le système d’observation délivre, par exemple, une donnée pertinente basée sur l’analyse fréquentielle ou l’amplitude. Si le système observe l’activité sonore dans un bureau, on peut simplement vouloir savoir si quelqu’un parle (sans enregistrer ce que la personne dit). Là encore, c’est un autre métier. Le mien s’intéresse à la sensation, à la transmission (différée ou non) de la sensation.
Mais bien entendu, à vouloir se lancer dans un échantillonnage serré, on risque de se perdre dans un maillage infini. Pourquoi se contenter d’enregistrer la corne du train au bord des rails ? Ce n’est pas là que j’en ai l’expérience “domestique”.
C’est sans doute l’avantage des systèmes de simulation sur la captation : rendre compte de l’effet d’un certains nombre de paramètres par le calcul.
Machine, fais-moi entendre les variations de la corne du train de 18h35 dans un rayon de 4,3 km autour de Runelec, fin novembre de l’année prochaine, si Rémy conduit l’autorail et qu’il y a un match le samedi suivant au stade de Guingamp (alors que Rémy est plutôt cyclisme, mais pas son frère)…
Graffitis
La gare de Brélidy-Plouec est en cours de rénovation, les travaux ne vont pas tarder à démarrer. Il est prévu que la halle aux marchandises deviennent un lieu de diffusion et que la partie habitable soit aménagée en appartements pour la résidence d’artistes.
Face à la gare, sur l’autre quai, l’abri des voyageurs — briques et structure en fer — garde les traces de bien des attentes. La plus ancienne (l’enquête continue) date de 1937.

Si le déchiffrage de ces belles écritures n’est pas évident, la moindre phrase lisible transporte dans le temps.




Barrières
Juillet 2022.
Deux passages non protégés vont changer de statut. Ils ne feront plus siffler les trains. Le nouveau panneau est prêt. On attend les barrières.


Et une tentative d’explication…


[…]








